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L'ACTA menace
le droit à la santé
alliancesud.,
November 01, 2010
Un Accord de lutte
contre la contrefaçon et le piratage (ACTA) pourrait être mis
sous toit d'ici à la fin 2010. La Suisse y est très active.
Une analyse d'Alliance Sud, parue dans "Le Temps", montre
comment il menace la production et le transit de médicaments
génériques pour les pays en développement.
Des copies presque
parfaites de Rolex fabriquées à Hong Kong; de vrais faux sacs
Vuitton produits en Thaïlande; des clones de maillots de bain
dernier cri vendus en toute impunité sur les plages
brésiliennes. Si l’Helvète de retour des tropiques risque de
se faire confisquer ces produits contrefaits à la douane, leur
utilisation à des fins privées n’est pas punissable en Suisse.
En revanche, gare à celui qui voudrait revendre son précieux
butin: il est passible de cinq ans de prison et d’une amende
allant théoriquement jusqu’à un million de francs.
L’Institut fédéral
de la propriété intellectuelle estime que la contrefaçon et le
piratage font perdre deux milliards par an à l’économie suisse
et plusieurs centaines de milliards à l’économie mondiale.
Pour lutter contre ce fléau, la Suisse, l’Union européenne,
les Etats-Unis et huit autres pays, dont seuls deux en
développement – le Mexique et le Maroc – ont négocié depuis
2008 un Accord de lutte contre la contrefaçon et le piratage,
plus connu sous son acronyme anglais d’ACTA. Son but affiché
est de renforcer la coopération internationale en la matière.
Risques pour les génériques
Les négociations ont
d’abord été menées dans le plus grand secret. Mais suite à une
pluie de critiques et à des fuites dans la presse, certains
Etats – dont la Suisse – se sont décidés à publier les
différentes versions du texte et à tenir des réunions de
consultation avec la société civile et le secteur privé. Le
dernier round de négociations a eu lieu au Japon début octobre
et l’accord pourrait être mis sous toit d’ici à la fin de
l’année.
Le problème est
qu’il existe des faux produits beaucoup plus sensibles que les
montres et les sacs à main: les médicaments. Selon l’IFPMA,
l’association faîtière de l’industrie pharmaceutique, sise à
Genève, 1% des médicaments vendus dans les pays industrialisés
sont faux et 10% à 30% dans les pays en développement – une
proportion qui grimpe à 50% s’ils sont achetés sur Internet.
Or, il faut craindre
que l’ACTA ne cherche à lutter contre ce problème en
restreignant les droits de propriété intellectuelle et en
limitant la disponibilité des copies légales de médicaments,
ou génériques. Les pays en développement et les ONG
soupçonnent ce traité d’aller au-delà de l’Accord sur les
aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au
commerce (ADPIC) de l’OMC. Un traité dans lequel les pays en
développement ont obtenu, de haute lutte, des flexibilités
leur permettant de contourner les brevets et de produire des
génériques en cas de pandémie («licences obligatoires») ou de
les importer lorsqu’ils ne les produisent pas eux-mêmes
(«importations parallèles»).
Les négociateurs se
défendent, évidemment, de telles intentions. La Suisse affirme
que l’ACTA ne cherche pas à créer de nouveaux droits de
propriété intellectuelle, mais qu’il vise la mise en œuvre et
une meilleure application des droits existants. Qu’il ne
cherche pas à augmenter la durée de protection des brevets (20
ans) ou d’autres standards substantiels, mais avant tout à
renforcer la collaboration entre Etats, les mesures à la
frontière et les procédures internes, les dédommagements et
les sanctions pénales.
Obstacle au transit de médicaments
Reste à savoir
comment le texte sera traduit dans les faits. Et là, il y a de
quoi être méfiant. L’Inde, surnommée « la pharmacie du Sud »
en raison de sa très importante production de génériques, est
particulièrement inquiète. Elle craint, non sans raison, que
cet accord empêche le transit de génériques, comme cela s’est
produit en 2008 et 2009, lorsque des copies de médicaments en
provenance d’Inde et destinés au Brésil ont été saisis par les
douanes néerlandaises avec l’accusation d’être contrefaits. A
ce propos, l’Inde et le Brésil ont porté plainte devant
l’organe de règlement des différends de l’OMC – la
consultation est en cours – et ils craignent que ces saisies
puissent être étendues aux autres pays parties de l’ACTA.
Si la dernière
version du texte a pu soulager certaines appréhensions, elle
est loin d’avoir résolu tous les problèmes – notamment parce
qu’elle adopte une définition très large de la propriété
intellectuelle. Les Etats-Unis, le Canada, la Nouvelle Zélande
et le Mexique voulaient en limiter la portée aux droits
d’auteur et aux marques. Mais suite aux demandes insistantes
de l’Union européenne, de la Suisse et du Japon, l’ACTA va bel
et bien couvrir tous les aspects de la propriété
intellectuelle, y compris les brevets et les indications
géographiques.
Dès lors, même si
les brevets ont effectivement été exclus des mesures aux
frontières, leur violation reste passible d’une action en
justice. L’Inde et les autres pays en développement regrettent
aussi que la question du transit soit toujours mentionnée dans
le texte, ce qui représente encore et toujours une menace pour
les génériques. L’année dernière, pour ne donner qu’un exemple,
les douanes allemandes ont saisi une cargaison de amoxicillin,
un antibiotique générique en route pour Vanuatu, soupçonné de
violer la loi sur les marques.
Le
diable dans les détails
En entretenant une
confusion entre contrefaçon – qui est une violation de la loi
sur les marques – et propriété intellectuelle, l’ACTA
n’ouvre-t-il pas la porte à une redéfinition de cette dernière
qui poserait problème aux pays en développement? Car le diable
est dans les détails et si la définition de la contrefaçon est
trop large, le danger de mélanger faux médicaments et
génériques est bien réel.De plus, l’ACTA n’apporte rien en
termes de santé publique. Car ce ne sont pas tant les faux
médicaments qui posent problème que ceux de mauvaise qualité.
Il serait dès lors plus efficace de lutter contre les mauvais
médicaments par d’autres mesures que la propriété
intellectuelle, par exemple en renforçant les autorités
nationales de surveillance.
En novembre, une
session d’information sur l’ACTA est prévue à la Commission de
politique extérieure du Conseil national . Les parlementaires
suisses devraient s’assurer que la lutte – légitime – contre
la contrefaçon et le piratage ne menace pas la production et
le transit de génériques et donc le droit à la santé dans les
pays en développement.
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